Vanité des vanités, tout n’est que vanité/All is vanity

La résurrection des vanités 

Disparue, à la fin du xvii siècles, les vanités ressuscitent joyeusement sur la scène artistique internationale. Le crâne connaît un spectaculaire revival pavé de miroirs et de diamants.

Il est il est partout : dans toutes les galeries, toutes les foires, tous les musées. Le Crâne a envahi l’art contemporain. Il fait même une entrée fracassante sur le marché avec la pièce Pour l’amour de Dieu

 de Damien Hirst , vendue cet été 74 millions d’euros. Avec les 8601 diamants qui le constellent, cet étincelant crâne à l’air jovial a propulsé son auteur au rang d’artiste vivant le plus cher de tous les temps. Un événement dans le monde du business de l’art. 

Dessiné dans la terre, cendre, revenue à la cendre, par

Vik Muniz 

 orné d’un damier de hasard chez Gabriel Orozco

La vanité se met au goût du jour, investie par un pléthore d’artistes.

Motif baroque pour un millénaire en perte de repères, le crâne s’invite à renouveler ce genre bien connu, qui apparut dans la peinture occidentale du xvi siècle, au coeur des polyptyques flamands. Evocations de la fugacité des plaisirs de ce monde, représentations de repas épiques mais abandonnés, guettés par la corruption prochaine, natures mortes investies de sabliers inéluctables, de mouches menaçantes, d’insectes éphémères, de bougies vacillantes… Ou comment rappeler en termes élégants que, décidément, « vanités des vanités, tout n’est que vanité ». Lietmotiv obsédant de l’époque baroque, la vanité se répand sous l’influence du calvinisme,  et reste en vogue jusqu’à la fin du xvii siècle.

Posé d’abord sous le regard contemplatif de Sainte Marie Madeleine ou de Saint Jérôme avant d’agrémenter les natures mortes, le motif du crâne en condense toutes les interrogations.

Mais ce genre disparaît bientôt de l’histoire de l’art, les xviii et xix siècles ne lui montrant qu’indifférence. Il faut attendre Cézanne, Braque et Picasso pour que le crâne réapparaisse. Depuis la seconde moitié du xx è siècle, les artistes son toujours plus nombreux à s’en emparer. On est loin de la réforme et la contre Réforme. Mais le xx è siècle et son lot d’absolus traumas à tout ce qu’il faut de morbide pour réveiller les danses macabres. Seule différences : le propos  moraliste  s’est atténué.

Plutôt qu’une démonstration collective, les crânes proposent désormais une relation intime, à sa propre mort, à toute finitude. Freud est passé par là, et un vent nouveau de mélancolie. En latin vanitas signifie un état de vide : une sensation atemporelle, qui trouve un écho particulier en cette époque de surconsommation, de frénétique communication. Et un sentiment renforcé par la certitude nouvelle de la fragilité de l’espèce humaine qu’évoquent les écologistes. Memento mori : « Souviens-toi que tu vas mourir », la litanie ne vieillit pas.

En ces temps de rêves de clones et d’éternités, les artistes nous ramènent sur terre. Sous terre, plus exactement.

Approcher un crâne ? C’est forcément appuyer sur la touche « pause ». Celle qu’enclenche Bruno Peinado

en couvrant de miroirs une tête de mort, vanité à la puissance 10 tant il est vrai que tout reflet est, lui aussi, symbole classique de la fragilité de la vie et de la duperie des apparences. Même désir illusoire d’arrêter le temps chez Douglas Gordon .

On connait ses crânes percés d’étoiles correspondant au nombre de ses années, qu’il réalise à chaque anniversaire.

Son œuvre entière ressemble à une immense vanité. L’artiste écossais s’est ainsi offert un alter ego en cire, réalisé par le musée Grévin de Paris. Chaque année, il se photographie aux cotés de sa statue. Résultat : autant de clichés qui disent le fur et à mesure de la marche du temps. Un portrait de Dorian Gray contemporain, où se concentrent les hantises de Douglas Gordon : la nature transitoire de l’existence et de l’œuvre d’art comme tentative d’élaborer une éternelle jeunesse. Comme l’écrit la fameuse critique d’art Nancy Spector, « Douglas Gordon explore la quête égoïste d’une reconnaissance perpétuelle et l’angoisse ressentie face au transitoire de la vie, suggérant qu’elles forment , ensemble, l’impulsion qui mène à la créativité artistique » 

Au delà de l’allégorie, le crâne contemporain condense toute les questions sur la représentation. En peignant des crânes, des artistes comme Gerhard Richter ou Andy Warhol reprennent les attaques baroques contre l’illusionnisme, en leur donnant une envergure contemporaine. C’est ce que développe la critique Christine Buci-Glucksmann dans un des passionnants essais de Vanités dans l’art contemporain (éd Flammarion). Chez Warhol, analyse-t-elle, « c’est une mort quasi abstraite, réduite à une pure surface, sans rien derrière. (…) Ses vanités renvoient toutes à une position paradoxale du Moi warholien : je ne suis rien, je ne suis personne… De l’omniprésence du néant en une société du super-spectacle.

 

 

Source: Beaux Art