GUERRE PAR PROCURATION II

Ce récit sera accompagné de musique, cette musique qui m’a fait tenir pendant deux ans en attendant le cessez le feu.

Mon cousin a donc respecté nos consignes. Il n’est pas allé chercher ma mère. Nous avons essayé plusieurs fois de les joindre sur leur portable, plus personne ne répond. Les portables sans doute déchargés, parfois, ils sont aux mains des rebelles. Vous tombez sur un inconnu qui vous demande qui vous êtes et  ce que vous voulez, sur le portable de votre frère, votre mère ou n’importe quel membre de la famille.

Désormais, j’ai peur du téléphone, de la sonnerie du téléphone, il me fait sursauter, mon coeur bat, j’ai parfois la sensation qu’il va rompre. Il faut travailler, ici la vie continue, alors je rassemble tout ce qui me reste de courage pour aller travailler, sourir à mes interlocuteurs comme si tout allait bien. Rester calme lorsque vous avez en face de vous des gens qui sont convaincus que le monde ne tourne qu’autour de leur petite personne. Mes enfants sont en bas âge, je me demande s’ils réalisent ce qui ce passe? je crois que non.

Désormais je suis devenue une auditrice assidue des informations, de toutes les chaînes nationales. Je passe de l’une à l’autre dans l’espoir de trouver une information qui n’aurait pas été dite sur l’autre.

Tiens, je pense à ma famille, j’avais oublié mes amies, l’amitié compte beaucoup aussi, j’ai des amitiés qui datent du collège, lorsque nous étions en pension. J’appelle Bouaké. Quelle chance, je tombe sur mon amie Chantal. elle est pressée, bouleversée et moi aussi.

Je crains pour sa vie. Elle vit seule avec sa fille. Elle veut passer la zone de guerre avant le chaos.

« Ma chérie, souhaite moi bonne chance, j’ai rassemblé quelques affaires, je vais tenter de passer. Il faut que je passe avant que les mutins ne s’emparent entièrement de la ville. Je te laisse je me dépêche » Nous ne nous disons pas aurevoir, elle raccroche et je reste un moment comme tétanisée. Mon esprit gambade, les coups de canon que j’entendais en bruit de fond, je l’imagine dans sa voiture en train de passer…

Le soir, aux informations de la une, on nous montre Bouaké, la population qui fuit, qui tente de passer à Yamoussokro. Les mutins qui tirent à coup de canon sur les civiles, des êtres vivants qui tombent comme des mouches, d’autres s’agrippent aux cargos de l’armée française…

Je suis terrifiée. Je pleure, je suffoque, un moment j’avais oublié ma mère; la douleur est multiple, l’esprit est perturbé par ce  trop plein d’émotion.

Mon fils entre dans la chambre après moi et de sa petite voix  me ramène à la réalité ou devrais je dire au temps présent.

« maman, qu’est- ce qu’on mange ce soir? »

Je lui souris, comme si le monde allait formidablement bien, je le dévance àla cuisine et comme un automate, je sors légumes, casserolles, viande pour préparer le diner.

Le téléphone, sonne, j’ai peur, ouf ce n’est pas le pays, c’est ma soeur ainée, elle vient aux nouvelles, nous allons toutes aux nouvelles dans ce genre de situation.

« As-tu pu joindre guiglo, ou le village?

 » je respire un bon coup avant de répondre. Il ne faut pas montrer mon angoisse. Mes deux soeurs sont fragiles et moi je n’ai pas le droit à la fragilité. Je dois être forte pour tout le monde.

« non, pas de nouvelle, ça ne passe pas. »

Je reessaie ce soir.

A table pendant le diner, je suis absente. je regarde mes enfants, ils sont heureux, ils ne se doutent de rien ou font mine de ne se douter de rien, je me lève de table pour aller pleurer dans la chambre. Il ne faut pas leur montrer ma tristesse.

L’une de mes filles, très maternelle, sent qu’il se passe des choses, elle sait que je vais pleurer dans la chambre. Elle me suit et vient me consoler.

 » après m’avoir tapoté le dos, elle me fait une proposition qui me fait sourir. »

« Je t’apporte un verre d’eau maman? »

Je réalise soudain combien les enfants peuvent emmagasiner des choses. Lorsqu’elle était petite, je lui proposais toujours un verre d’eau après l’avoir consolée. Aujourd’hui, elle prenait la relève.