CES LIENS QUE NOUS TISSONS AVEC NOS PARENTS: deuxième partie

Déracinée, un peu coupée de l’autre cordon ombilical. Me voilà partie pour un autre univers. Mon père tenait à ce que nous intégrions autant la culture africaine que française.

Avec lui, j’ai dû apprendre à me tenir à table, à me servir du couteau, à apprendre à parler un français correct, très correct pour dire. Pas de demie mesure. L’argot, je ne l’ai appris que au lycée avec les camarades.

Chez lui, il fallait bien parler le français et bien s’exprimer en guéré notre patois agrémenté de proverbes cela s’entant. Un peu réfractaire au début, je provoquais les conflits. En répondant par exemple en guéré lorsqu’il me parlais en français.

Et il disait:

« Ma fille; regarde moi. Nous sommes guerrier de père en fils. Et il me chantait la chanson très parlante qui existe depuis des lustres en hommage à son grand père, le Grand BA. On avait alors droit à l’histoire  de la migration des Ba du mali à la Côte d’ivoire, jusqu’à la frontière entre la côte d’ivoire et le Libéria où ils ont fini par s’installer. J’ai fait la marine (il était quartier maître à la marine française, basée à Dakar). Crois-tu que moi, fils de grand chef de guerre, guerrier moi même, j’aurais pû servir d’autres si j’avais eu ce genre de comportement? »

Il a essayé de nous transmettre un peu de cette rigueur là, de cette humilité qui fait que l’on laisse ses lauriers chez soi pour endosser d’autres costumes…

Même si je n’ai pas l’allure d’un quartier maitre, j’ai appris à répondre de façon franche, un oui ou un non franc, pas comme un mollasson.

Auprès de mon père, j’ai appris la lutte (activité de jeudi après midi) la lecture, j’étais devenu un vrai rat de bibliothèque et une adepte du dictionnaire. Lire des choses au dessus de mon entendement de fillette et le bombarder de questions pour comprendre, était l’une de ses plus grandes joies. Pour la discipline , c’était autre chose.

Avec lui, j’ai appris à chasser, à communiquer, à marcher, j’ai entendu l’histoire de ma famille.

Les suivis de devoirs c’était lui. Je me souviens des séances de révisions dès le retour à la maison. Pour cela , il s’installait sur la terrasse à 17h 30 pile. impossible d’entrer dans la maison sans passer par lui. A son avis il fallait réviser tant que c’était tout frais. Ce qui m’a agacée au début et que j’ai fini par apprécier, c’était les révisions de géométrie. Après quelques minutes d’incompréhension de la leçon sur les rectangles et les carrés, nous allions derrière la maison, dans le potager de ma mère, puis moi derrière et lui devant, nous comptions la longueur et la largeur du champ indiqué dans le problème, ou les côtés du carré en coupant à travers le potager. Moi je pouffais dans son dos et lui ,

  » tu comprends mieux ma chérie. »

 « Oui papa, »

 « Maintenant tu peux aller gôuter et jouer. »

Il faut vraiment expérimenter cette sensation  de reconfort, d’aide, de soutient, de communion…..

Mon père nous a appris à chasser, à aimer son métier (il était infirmier de brousse)

Je ne continue pas, j’écrirais un roman à la place.

Aujourd’hui il a 84 ans. Et lorsque nous l’avons invité il y a quatre ans en france, nous nous sommes relayées ma soeur et moi tous les matins pour lui préparer son plateau avec amour:

Biscotte ou pain grillé, parfois petits pains suedois, bol de lait, jus d’orange

La veille de son départ. Il nous a sorti:

« Ce que je détestais le plus c’était vos biscottes, pain grillé et suedois.  »

« Ah oui? » je fais

« Oui, Ils ne sont pas  du tout discrets. Trop de bruit dans la bouche. Comment un homme respectable peut-il manger et faire autant de bruit qu’une chèvre. »

Au début, nous étions partagées entre la surprise, l’agacement puis tout le monde s’est mis à rire. Nous le comprenons, à 84 ans, il est notre père mais il est déjà redenu un enfant. Et nous l’aimons quand même.

Toutes ces anecdotes personnelles pour illustrer le choc que j’ai ressenti à noel lorsque j’ai appris ce qui était arrivé à cette pauvre dame…